L’éducation de nos enfants dans un monde de plus en plus globalisé, introduit de facto la multi-culturalité. Tiraillé entre la langue de l’école et celle des parents, quel Africain préparons-nous pour demain ?
Et pourtant ce plurilinguisme a toujours existé en Afrique. En réalité si l’apprentissage des langues coloniales constitue encore un blocage psychologique pour beaucoup de personnes, c’est parce que ces langues véhiculent un passé encore douloureux.
Cependant, ces langues sont devenues un puissant facteur de communication qui permet à tous les Africains d’interagir d’abord entre eux, et, avec le reste du monde.
Il est toutefois important de souligner le caractère hégémonique de leur enseignement dans nos écoles au détriment de nos langues locales. Cette fracture pourrait, si on n’y prend garde, conduire à la perte du support de nos valeurs et de nos traditions.
Mais plus que l’identité linguistique, ce qui mérite notre attention est celui de notre rapport au travail et surtout la gestion du temps et des Hommes.
Pour les uns, le temps semble à notre disposition. Alors que pour les autres, c’est à nous de nous adapter aux contraintes qu’il impose.
Pour d’autres encore il semble que la gestion du temps n’est ni plus bonne, ni plus mauvaise ici qu’ailleurs.
Or selon qu’il soit bien ou mal structuré, le temps conditionne la qualité du travail.
Culturellement le travail et l’organisation sociale sont intimement liés. Les Castes de métier, la structure sociale avec ses classes d’âges, ses privilèges et ses passe-droits sont autant de lourdeurs qu’il convient de redimensionner afin de permettre une meilleure lisibilité de notre savoir faire.
Car nos cultures regorgent de savoir faire et de savoir être parmi lesquels l’attention prépondérante accordée à l’Homme.
Les maux qui, ailleurs se nomment, solitude, stresse, perte de repère bref, déshumanisation; Là où il n’y a plus que des numéros et des références, ici il y a encore un nom, une personne de chaire et de sang, une oreille attentive qui a du temps à l’écoute.
Cependant, cette attention particulière conférée à l’Être humain dans sa reconnaissance en tant que source de vie et non ressource de production, n’est elle pas aussi une trop grande ouverture à la passivité et à la facilité ?
Ici point besoin de se tracasser outre mesure pour le gîte et le couvert, disent les mauvaises langues. A moins d’une catastrophe générale, personne ne dort dehors et personne ne meurt de faim !!!
Alors pourquoi se fouler la cheville ! Ne dit-on pas que Dieu pourvoit à manger à chaque bouche qu’il a ouverte !?
Ici plus qu’ailleurs sans doute, le travail est un moyen de se nourrir, de se procurer des biens matériels et de s’acheter un positionnement social. Il est rarement perçu comme une source d’épanouissement et de réalisation personnelle.
On travaille bien souvent pour le patron ou pour le chef. L’agriculteur exerce une agriculture de subsistance, le pêcheur pêche pour les besoins du jour, le chasseur ne va à la chasse que quand il n’y a plus de viande.
Il serait prétentieux de croire que l’Afrique est la terre des vertus, de l’amour du prochain et de la nature. Telle n’est pas notre revendication.
Mais ici sans doute plus qu’ailleurs, l’humain demeure encore la principale richesse. Parce qu’au fond de nous, depuis la cellule de base, nous percevons l’Être humain dans sa capacité initiatique traditionnelle. Cette approche nous permet de prendre l’homme dans toute sa dimension physique et spirituelle. Les deux aspects étant intimement liés, l’Homme n’est pas considéré comme une (Ressource humaine), une machine de production. Sa vie est en soit, une part de l’énergie cosmique qui participe à la vie collective. Même s’il ne produit pas de richesse quantifiable, il favorise la Vie tout court. (S’il n’y a pas de mendiant pour recevoir l’aumône et le sacrifice du riche, la société s’en trouverait profondément bouleversée).
Pourtant les choses changent. Il n’est un secret pour personne que généralement le discours social et politique reste certes, très valorisant. Mais souvent dans la pratique, des distorsions importantes nées des attitudes induites par une mutation socio-économique où le pouvoir de l’argent écrase les valeurs traditionnelles, sème la confusion.
Malgré tout, il est évident, l’Africain doit nécessairement s’ouvrir sur le reste du monde avec les armes de la concurrence internationale. Il serait malheureux et franchement irréaliste, voire malhonnête de prétendre que par une réaction somme toutes tardive, nous devons à tout prix continuer de chérir la nostalgie d’une Afrique que beaucoup d’entre nous, n’avons certainement, jamais connue.
Nous sommes riches de notre diversité culturelle, de nos traditions plusieurs fois millénaires, de nos immenses ressources énergétiques et minières. Nous en sommes tous, très fières. Nous en prenons conscience grâce aux outils de la mondialisation.
Mais concrètement, avons-nous la volonté de nous émanciper de la misère ?
Aussi triviale que paraît la question, force est de reconnaître l’immobilise qui confine nos potentialités dans une sorte de réserve intouchable. Comme si nous n’en percevons point la valeur et le formidable essor que pourrait connaître nos populations si de véritables projets de sociétés étaient mis en œuvre. Tout semble se passer comme si nous acceptions de mourir de soif au bord de la fontaine.
A la faveur de nos traditions, nous acceptons avec fatalité notre situation comme étant d’avance écrite ou décidée par une foultitude de divinités et de croyances insensibles aux maux et à la misère.
Devant ce constat délicat, nous intellectuels initiés aux mystères de la lumière, nous devons montrer le chemin avec humilité sans verser dans le dirigisme dogmatique. Nous avons simplement le DEVOIR de rendre contagieux notre engagement vers le progrès. Nous avons pour nos populations, un DEVOIR de prospective et de guidance.
Nous devons apporter notre saine contribution au bouillonnement du changement induit par la globalisation. Notre dignité d’humain nous y oblige. Notre appartenance à cette supposé élite nous y oblige trois fois. Nous le devons pour que le sacrifice de nos parents et de nos familles ne soit pas vain. Nous ne pouvons pas continuellement recevoir et consommer sans rien proposer en retour.
Pour cela il importe de rendre lisible notre savoir faire, en faisant en sorte que notre savoir être traduise notre spécificité de façon compréhensible pour le reste du monde. Cela impose de dégrossir nos traditions, les débarrasser des scories, polir la pierre brute pour qu’elle trouve sa juste place dans l’œuvre du développement de nos sociétés.
Il nous faut expurger de nos traditions et coutumes, les lourdeurs qui empêchent toute posture verticale afin de regarder les autres en face sans complexe et sans défiance. Des pistes de propositions parmi d’autres sont à explorer :
– Promouvoir l’enseignement effectif de nos langues locales dès la petite enfance dans nos écoles. Cela contribuera à asseoir une véritable identité.
– Ouvrir d’avantage nos frontières pour permettre une libre circulation véritable des personnes et des biens. Il est inadmissible que nos regards soient constamment tournés vers le Nord et maintenant vers l’Est.
– Promouvoir le goût du travail bien fait et contribuer de façon significative à l’élaboration des normes régionales cohérentes internationalement compréhensibles à partir des éléments valorisants de nos cultures et traditions positivées.
– Décomplexer véritablement nos mentalités et notre esprit afin de pouvoir établir par nous-mêmes, nos propres grilles d’évaluation et de validation. Cela nous éviterait de nous regarder nous-mêmes avec les yeux des autres.
– Revisiter nos principes de solidarité, de fraternité, d’éthique et d’entraide pour les débarrasser de ce qui pourrait les corrompre par des pratiques d’assistanat et d’ostentation aux fins de les recadrer dans leur contexte authentique de dignité et de respect de la personne humaine.
– Inventorier, sauvegarder et protéger les patrimoines culturels et les technologies traditionnelles. Des pyramides ont été construites sans grues ni fer à béton. Cela devrait nous faire réfléchir au lieu de brandir sans cesse, béatement notre descendance Pharaonique.
– Promouvoir les compétences réelles plutôt que les relations tribales et ethniques.
– Le retour à nos véritables croyances traditionnelles pourrait nous amener à mieux respecter nos ressources et éviter les gaspillages qui nous appauvrissent et nous rendent si dépendants. Car nous n’avons pas le droit de brader les biens des générations futures. A ce titre, nous sommes coupables de notre propre destruction programmée.
– En accordant la place qui lui revient au sacret, nous préservons par la même occasion, les valeurs qui fondent nos traditions ancestrales qui seront désormais notre boussole et notre bouclier. Parce que nous devons nous connaître nous-mêmes. Connais-toi toi-même, a dit le philosophe.
Certes, comme toutes les civilisations de l’oralité, beaucoup de nos connaissances sont empiriques mêlant ici et là, réalités, mythes, légendes et allégories. Les peuples Africains ont néanmoins traversé les âges de l’humanité depuis les origines primitives jusqu’à l’ère de la nanotechnologie qui s’ouvre.
Alors derrière ce que d’aucun ont sans doute hâtivement qualifié d’obscurantisme, il n’y a-t-il pas des vérités cachées qui méritent un voyage d’exploration ?
Notre devoir est justement d’apporter la lumière là où l’obscurité empêche toute visibilité.
Si le développement est compris au minimum, comme la maîtrise endogène des capacités de produire en toute sécurité et de veiller à une répartition équitable de la richesse produite, dans le but exclusif de l’amélioration de la qualité de vie des populations, notamment à travers les infrastructures de base et les équipements publiques, la santé, et L’éducation, que nous manque t-il pour le réaliser après plus d’un demi siècle d’indépendance ?
C’est à nous et seulement à nous, de répondre à cette question. Car c’est aussi à nous d’écrire notre propre histoire sans complaisance.
C’est un travail de mémoire aussi bien sociale que culturel que nous devons aux générations futures.