Le Libre arbitre à l’épreuve du Déterminisme

Le concept de Libre arbitre fascine les philosophes, les théologiens et les scientifiques depuis des millénaires. Cette idée repose sur la notion que les êtres humains possèdent la capacité de faire des choix libres, non déterminés par des causes externes ou internes.
Mais, cette conception est mise à l’épreuve par le Déterminisme, qui affirme au contraire que tout événement est le résultat inévitable de causes antérieures.
Le Déterminisme suggère que nos décisions sont pré-conditionnées par une série de facteurs tels que notre génétique, notre environnement et notre histoire personnelle. En conséquence, le libre arbitre, selon cette perspective, pourrait être une simple illusion, une construction de notre conscience qui masque la complexité des processus déterministes sous-jacents.

Cette opposition entre libre arbitre et déterminisme soulève des questions fondamentales sur la nature humaine dans son environnement et dans son interaction communautaire.
En effet, l’espèce humaine dans le règne animal, est un Être fondamentalement grégaire. Or la vie en groupe impose un minimum d’organisation de coexistence. Il va sans dire que des oppositions, des conflits ne manquent pas d’opposer les individus les uns aux autres !
Comment alors situer la responsabilité morale et les fondements d’un système équitable de règlement de conflits éventuels !

Si nous admettons que l’action de l’individu est à l’avance déterminée, peut-il vraiment être tenu responsable de ses actes ? Et si nous avons effectivement le libre arbitre, comment cela se manifeste-t-il face aux contingences extérieures ?

Dans cet article, nous allons tenter d’explorer ces questions en analysant les concepts de libre arbitre et du déterminisme. Quelles sont leurs origines philosophiques, et les arguments majeurs des deux camps. Nous examinerons également les tentatives de réconciliation des deux perspectives à travers le Compatibilisme, et nous évaluerons la pertinence du libre arbitre à la lumière des avancées en neurosciences et en intelligence artificielle.
Peut-on vraiment trancher de façon catégorique le débat entre libre arbitre et déterminisme ? La question est loin d’être résolue.
C’est pourquoi, en décomposant les arguments et en examinant les preuves disponibles, nous espérons offrir une voie nuancée sur cette question complexe, permettant ainsi à chacun de se forger une opinion éclairée.

Le Libre arbitre, nous l’avons dit, est un concept philosophique qui postule que les individus ont la capacité de faire des choix indépendants de toute contrainte extérieure ou détermination préalable. Cette notion est souvent associée à l’idée de responsabilité morale, où chaque personne est responsable de ses actions parce qu’elle avait le choix d’agir autrement.
L’idée de libre arbitre trouve ses racines dans l’Antiquité. Les philosophes grecs, notamment Aristote, ont discuté de la capacité humaine à choisir entre différentes actions. Pour Aristote, le libre arbitre était essentiel à la vertu et à la moralité. Sans la capacité de choisir librement, les concepts du bien et du mal perdent de leur sens.
Dans la philosophie chrétienne, le libre arbitre a été un sujet central. Saint Augustin a soutenu que le libre arbitre est nécessaire pour que les humains soient responsables du péché et de la vertu. Selon lui, Dieu a donné aux humains la liberté de choisir entre le bien et le mal, et cette liberté est cruciale pour la justice divine.
Au fil des siècles, la notion de libre arbitre a été débattue et affinée par de nombreux philosophes. René Descartes, par exemple, considérait le libre arbitre comme une preuve de l’existence de l’âme. Pour Descartes, la capacité de penser et de choisir librement était ce qui distinguait les humains de l’ensemble du reste du règne animal.

Le libre arbitre a des implications profondes pour la morale et l’éthique. Si nous acceptons que les individus ont le libre arbitre, cela signifie qu’ils peuvent être tenus responsables de leurs actions. Cela nourrit la base de la responsabilité juridique de plusieurs Systèmes juridiques dans de nombreux pays et, constitue le fondement de l’éthique dans le monde.
Par exemple, la culpabilité et l’innocence sont, au nom de ce principe, déterminées par la capacité de l’individu à choisir en toute connaissance de cause, de commettre ou non un acte uniquement pour correspondre à son désir de gain, de vengeance ou simplement pour assouvir son plaisir. Si une personne est jugée incapable de choix volontaire (par exemple, en raison d’une maladie mentale), sa responsabilité s’en trouve alors atténuée voire dissipée.

À l’opposé, le Déterminisme peut être défini comme la doctrine selon laquelle chaque événement arrive par des causes antérieurs conformément aux lois de la nature, y compris les actions humaines.
En d’autres termes, tout ce qui se passe est le résultat inévitable de conditions préexistantes. Cela signifie que, dans un univers déterministe, rien n’arrive par hasard, et chaque action est prévisible si l’on connaît suffisamment les conditions initiales.
Selon les spécialistes des Sciences biologiques, les comportements humains sont en grande partie déterminés par la génétique. Nos caractéristiques physiques et mentales sont, selon eux, héritées et influencent fortement nos actions. Les avancées en génétique ont montré comment certains traits de personnalité peuvent être liés à des compositions spécifiques.
De même en Psychologie, l’accent est mis sur les expériences de vie et les conditionnements environnementaux.
Les théories freudiennes, par exemple, suggèrent que nos comportements sont largement déterminés par notre enfance et par des processus inconscients. Les comportements appris et les formatages sociaux passés et /ou présents jouent également un rôle crucial.
Certains Sociologues soutiennent également que nos actions sont influencées par des structures sociales et des normes culturelles et traditionnelles. Les sociologues étudient comment la classe sociale, la religion, l’éducation et d’autres facteurs sociaux déterminent les comportements individuels et collectifs.
Isaac Newton, référence incontestable de la physique classique, a soutenu de son côté une vision déterministe de l’univers, où chaque mouvement et chaque action pouvait être prédit par les lois de la nature. Quand à Pierre-Simon Laplace, Il a développé l’idée de déterminisme absolu, suggérant qu’un « démon » connaissant toutes les lois de la nature et les positions de toutes les particules, pourrait prédire l’avenir avec certitude.

Comme l’on peut le constater, les positions de part et d’autre ne manquent pas d’arguments et s’opposent avec une certaine acuité sur le rôle réel de l’individu dans l’interaction des communautés humaines.
Chaque camp présente des arguments convaincants, et les avancées scientifiques ont apporté de nouvelles perspectives à cette discussion.
Survolons successivement quelques arguments des deux doctrines.
Argument de la Science physique :
La physique classique, notamment les lois de Newton, propose un univers déterministe où chaque événement peut être prédit. Cela suggère que même les actions humaines sont le résultat de chaînes causales déterminées.
Argument génétique :
Les études en génétique montrent que de nombreux traits de personnalité, comportements et prédispositions sont hérités. Par exemple, des comportements agressifs ou des tendances dépressives peuvent avoir une composante génétique, suggérant que nos actions sont influencées par notre biologie.

Argument psychologique :
La psychologie, en particulier les théories freudiennes et behavioristes, propose que nos comportements sont largement façonnés par des expériences acquises. Les expériences de l’enfance, les traumas et les apprentissages jouent un rôle crucial dans la formation de nos décisions et actions futures.
Argument sociologique :
Les structures sociales, les normes culturelles, les traditions ancestrales et les attentes de la communauté influencent fortement nos choix. Par exemple, une personne peut se sentir obligée de suivre une carrière particulière en raison de pressions familiales ou sociales, réduisant ainsi son libre-choix.

Voyons à présent les Arguments en Faveur du Libre Arbitre
Les défenseurs du libre arbitre proposent que, malgré les influences déterministes, les individus possèdent une capacité réelle à choisir librement. Voici quelques arguments principaux en faveur de cette position :
Argument moral et éthique :
Si nous n’avons pas le libre arbitre, alors la notion de responsabilité morale perd son sens. Pour que des concepts comme la justice, la culpabilité et le mérite soient significatifs, il faut que les individus puissent faire des choix libres et être responsables de leurs actions.
Argument de l’expérience subjective :
Nos expériences quotidiennes suggèrent que nous faisons des choix libres. Par exemple, lorsque nous choisissons quoi manger pour le dîner ou quelle carrière poursuivre, voire même avec quel type de personne nous marier, nous ressentons ainsi un sentiment de liberté et de contrôle sur nos décisions. En outre, Il est de plus en plus admis qu’un soldat est responsable de ses actes qui relèvent de ce que la Communauté internationale considère comme un crime, même en temps de guerre. Ainsi, obéir aveuglement aux ordres de la hiérarchie pour perpétrer un acte illégal expose directement son auteur à sa culpabilité individuelle.
Argument de la créativité et de l’innovation :
La capacité des êtres humains à créer de nouvelles idées, des œuvres d’art et des inventions semble impliquer une forme de liberté. Si toutes nos actions étaient strictement déterminées, il serait difficile d’expliquer l’émergence de la créativité et de l’innovation chez certains individus et pas chez d’autres. C’est l’inspiration individuelle unique de l’artiste qui le différencie des autres créateurs. Dans une famille composée d’une fratrie ayant reçu la même éducation, certains sont pourtant artistes, d’autres médecins ou encore ingénieurs ou commerçants !

Il apparaît clairement que dans un camp comme dans l’autre, les arguments ne manquent guère de pertinence et d’une certaine logique !
Peut-être alors, qu’une voie médiane devrait convoquer la Sagesse à plus de nuances pour concilier les antagonismes dans une sorte de recherche d’équilibre éclairé.
Pour cela, il nous faut sans doute envisager la vie de l’Homme dans sa dimension la plus globale possible en examinant le fondement du fonctionnement équitable des communautés humaines. Dans la plupart des systèmes judiciaires, garants du vivre ensemble dans une sorte de dénominateur commun, la question de savoir si un hors-la loi, un criminel a agi par libre choix ou sous l’influence de facteurs déterministes (comme un traumatisme, une maladie mentale) est, fort heureusement, privilégiée. Très souvent les tribunaux décident de la culpabilité en tenant compte de toutes les options par des moyens de preuves diverses et variées y compris les analyses scientifiques très poussées quand cela est disponible. La criminologie moderne accorde désormais une plus grande importance à la science criminalistique.
On peut, sous quelques réserves liées à la disponibilité de moyens appropriés, soutenir par exemple que le défi des addictions en rapport avec le libre arbitre ou un facteur déterministe, est largement gagné.
Si une personne est accro à une substance, dans quelle mesure ses actions sont-elles déterminées par des besoins physiologiques et psychologiques, et dans quelle mesure exerce-t-elle un libre choix ? Cette question n’est certainement plus d’actualité dans de nombreux cas grâce à la criminalistique.
Dans un autre contexte, les succès sont souvent attribués au mérite individuel. Mais il est aussi admis  qu’ils peuvent également être déterminés par des facteurs tels que l’environnement familial, l’accès à l’éducation et les opportunités socio-économiques et structurelles. Cela confirme la logique de la part de déterminisme dans les accomplissements personnels.

Par ailleurs, les neurosciences apportent des perspectives fascinantes et parfois troublantes à ce débat. Des études montrent que les décisions peuvent être prédites par l’activité cérébrale avant même que l’individu en soit conscients, suggérant un aspect déterministe dans nos choix. Par exemple, les expériences de Benjamin Libet, chercheur en physiologie, ont révélé que le cerveau initie certaines actions avant que nous en ayons conscience, mettant en question le concept de libre arbitre.
Cependant, des philosophes comme Eddy Nahmias ou Alfred Mele argumentent que la conscience joue un rôle crucial dans la prise de décision et que les processus cérébraux ne nient pas nécessairement la possibilité de choix libres.

Cette dualité nous emmène à considérer avec un grand intérêt la doctrine du Compatibilisme mise en exergue par un certain nombre de philosophes comme David Hume (1711-1776) qui, d’une certaine manière a inspiré les théories économiques d’Adam Smith, avec sa philosophie morale de l’habitude. Il a surtout été l’un des  précurseurs de la philosophie critique avec son empirisme sceptique, brisant l’étau d’une certaine philosophie dogmatique ambiante. On peut également citer Thomas Hobbes (1588-1679) auteur du Léviathan considéré comme le texte fondateur de la philosophie politique moderne.. Et, plus proche de nous, le philosophe Daniel Dennett mort le 19 Avril 2024 dernier.
Le Compatibilisme est une position philosophique qui cherche à concilier le libre arbitre et le déterminisme, affirmant qu’ils ne sont pas mutuellement exclusifs. Egalement appelé « déterminisme doux », elle propose que le libre arbitre peut exister même dans un univers déterminé. Selon cette perspective, un individu peut être considéré comme ayant le libre arbitre si ses actions sont le résultat de ses propres désirs et motivations, même si ces désirs sont eux-mêmes déterminés par des causes antérieures.
Les compatibilistes soutiennent que le libre arbitre doit être compris comme la liberté pour une personne de suivre ses propres désirs et intentions sans contraintes externes ou coercition. Tant que les actions d’une personne sont en ligne avec ses désirs et motivations internes, elle peut être considérée comme libre. Les notions de coercition et de contrainte nuances les oppositions entre le Libre arbitre et le Déterminisme en les rapprochant l’un de l’autre sans les opposer.
De cela il en découle que même si nos désirs sont déterminés, nous pouvons toujours être tenus responsables de nos actions si celles-ci résultent de nos propres choix et intentions. Le compatibilisme maintient la notion de responsabilité morale en insistant sur l’importance des motivations internes.
Il est incontestable que David Hume qui a été sans nulle doute, l’un des premiers à défendre une forme de compatibilisme, affirmant que la liberté signifie simplement agir selon sa volonté, même si cette volonté est déterminée par des causes antérieures, s’inscrit dans la même mouvance que Thomas Hobbes pou qui la liberté signifie l’absence d’obstacles externes à la réalisation de ses désirs individuels
Quant à Daniel Dennett, philosophe contemporain, il défend le compatibilisme en arguant que la conscience et la rationalité humaine permettent une forme de libre arbitre même dans un cadre déterministe.

Ainsi, même si les actions criminelles sont influencées par des facteurs déterministes (comme des antécédents familiaux ou des troubles mentaux), les individus peuvent toujours être tenus responsables de leurs actes si ceux-ci reflètent leurs propres désirs et motivations. Cela permet de maintenir la notion de justice tout en reconnaissant les influences déterministes. Cela permet surtout de considérer avec un regard équilibré les concepts de sociopathie, de psychopathie et de toutes les perturbations psychologiques dans un paradigme considéré.

La question de la pertinence du Compatibilisme est particulièrement prégnante à notre époque, marquée par des avancées significatives en neurosciences et en intelligence artificielle. Ses implications sociales sont indispensables au fonctionnement de nos systèmes de régulation sociale fortement impacté de façon disproportionnelle et inégalitaire. Notamment dans le domaine de la justice pénale.  Reconnaître l’imbrication des deux concepts – Libre arbitre et déterminisme – dans nos interactions permet de justifier à la fois les punitions, les récompenses, et les politiques de réhabilitation et de prévention et, influence de manière significative la manière de traiter les comportements considérés comme altérés en criminologie.
En effet, les avancées en intelligence artificielle et en neurosciences ajoutent une nouvelle dimension au débat. Les neurosciences montrent que nos décisions peuvent être prédites par l’activité cérébrale avant même que nous en soyons conscients, ce qui pourrait suggérer un manque de libre arbitre. Cependant, cette prédictibilité ne signifie pas nécessairement l’absence de choix conscient.
De plus, l’émergence de l’intelligence artificielle pose des questions sur la nature de la prise de décision. Si les machines peuvent imiter des décisions humaines de manière déterministe, cela nous pousse à réévaluer ce que signifie vraiment avoir le libre arbitre.

Le débat entre le libre arbitre et le déterminisme est complexe et multidimensionnel. Le libre arbitre, en tant que concept, reste essentiel pour la compréhension de la responsabilité morale. Le déterminisme, quant à lui, offre une explication des comportements humains en termes de causes et d’effets.
Le compatibilisme propose une réconciliation en suggérant que le libre arbitre peut exister même dans un cadre déterministe, en définissant la liberté comme la capacité de suivre ses propres désirs et motivations sans contraintes externes.
À l’ère des avancées en neurosciences et en intelligence artificielle, la pertinence du libre arbitre reste malgré tout d’actualité, surtout quand nous savons que toutes ces prouesses scientifiques et technologiques doivent s’adosser et se concevoir dans une perspective éthique et morale pour qu’elles conservent toute son humanité. Les neurosciences, bien qu’elles mettent en lumière des aspects déterministes de notre comportement, ne nient pas nécessairement la possibilité de choix conscients et intentionnels,fort heureusement.
En limitant les décisions humaines en bout de chaîne de l’initiative, l’intelligence artificielle restreint  la plage du libre arbitre sans pour autant l’annihiler radicalement. Car faut-il le rappeler, pour l’heure, les machines ne s’auto-programment pas encore. Quelle que soit sa puissance, l’intelligence artificielle reste malgré tout une construction humaine en amont.
En s’affranchissant du dogme étroit des considérations religieuses et métaphysiques, chacun pourra à la lumière de tout ce qui précède se faire sa propre opinion logique et éclairée.

2 commentaires sur « Le Libre arbitre à l’épreuve du Déterminisme »

  1. Par le libre arbitre, l’homme peut faire des choix indépendants. Le déterminisme, en revanche, soutient que nos décisions sont inévitablement influencées par des causes antérieures, suggérant que le libre arbitre pourrait être une illusion complexe.

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