Doute – Transgression et Développement en Afrique

Parmi les multiples facteurs qui bloquent le développement de l’Afrique, l’immobilisme relatif peut être attribué à cette double problématique : d’une part, un manque de courage ou d’initiatives individuelles à questionner l’ordre établi et, d’autre part, l’absence ou la faiblesse des cadres institutionnels capables de structurer et de porter des initiatives au-delà des récurrentes complaintes liées aux manques de moyens financiers conséquents.

Je vous propose ici un rapide survol d’une ébauche de réflexion sur la question.

Quand l’absence de courage individuel et de structures institutionnelles solides freinen le développement en Afrique

Le courage individuel, joue un rôle central dans le dynamisme d’une société.

Il n’est pas exagéré de dire qu’en Afrique, ce courage est souvent étouffé par des facteurs historiques, culturels et politiques :

Nous le savons, les systèmes coloniaux hérités ont, dans bien des cas souvent imposé une obéissance stricte aux structures étatiques en place, punissant et réprimant plusque de raison, les initiatives individuelles et ancrant de fait, une peur de la transgression. Cet héritage persiste dans certains systèmes éducatifs, administratifs ou politiques où la remise en question est perçue plus comme une menace plutôt qu’une opportunité.

Par ailleurs dans de nombreuses cultures locales africaines, le respect des aînés et des coutumes est profondément ancré. Bien que cela ait ses mérites, cela peut également limiter la capacité des jeunes générations à douter ou transgresser, par crainte de briser les normes sociales érigées en dogmes.

En outre dans des contextes où les régimes politiques sont plutôt monolithiques et plus ou moins autoritaires, où la liberté d’expression est limitée, les individus hésitent généralement à exprimer leurs doutes ou à défier l’ordre établi, de peur d’être réprimés, marginalisés ou persécutés.

Tout cela favorise une société où les individus trop inhibés manquent de courage et d’esprit critique pour remettre en question les paradigmes établis. Cette situation conduit inévitablement à l’érection d’une pensée unique dictée depuis les plus hautes sphères de L’État. Dans un tel environnement, les problèmes systémiques sont reproduits sans être interrogés et, les idées novatrices peinent à émerger.

Si à cela s’ajoute une absence quasi-totale de structures institutionnelles solides, alors, même lorsque des individus courageux émergent, l’absence de cadres institutionnels cohérents, transparents, sûrs et stables, limite leurs impacts.

En Afrique, cette faiblesse institutionnelle se manifeste de plusieurs manières :

Force est de reconnaître la fragilité ahurissante des institutions et leur extrême instabilité. Qu’elles soient politiques, économiques ou éducatives, les institutions africaines manquent trop souvent de continuité et de pérennité. Des réformes initiées par des leaders visionnaires sont fréquemment déformées ou purement et simplement abandonnées par les successeurs, alors que tant d’efforts et de ressources y ont été consacrés. Cette gabegie trouve souvent son origine dans le jeu mafieux de la corruption et du népotisme clanique organisé.

Ces maux systémiques affaiblissent les cadres institutionnels en favorisant des intérêts personnels et/ou claniques au détriment de l’intérêt général. Ils dissuadent également les individus de douter ou de transgresser, car les systèmes en place valorisent la loyauté à un réseau plutôt que la méritocratie dans un environnement de grande vacuité de vision collective.

C’est pourquoi beaucoup de structures institutionnelles africaines manquent d’une orientation claire et cohérente. Elles fonctionnent souvent dans une logique réactive, répondant aux crises plutôt que de les anticiper.

Dans un tel schéma, l’absence de soutien objectif débarrassé de potentiel conflit d’intérêt aux initiatives individuelles, n’est pas, hélas, rare.

Or sans structures pour accompagner les innovateurs, les entrepreneurs ou les chercheurs, leurs efforts restent isolés et inefficaces. Des idées brillantes meurent au fond des tiroirs de la bureaucratie faute de financements, de soutiens logistiques, d’infrastructures et/ou de matériels adéquats.

C’est malheureusement à bord de cette barque que nous arrivons directement  dans ce cercle vicieux, qui pourrait être vertueux si et seulement si les pré-requis étaient avantageusement remplis, entre individu et institutions.

Car en effet une problèmatique essentielle réside dans l’interdépendance entre individu et institutions. Sans courage individuel, les institutions ne peuvent se renouveler. Sans institutions solides, les individus courageux restent isolés. Ce cercle vicieux peut se résumer ainsi : L’individu hésite à prendre des risques face à des institutions dysfonctionnelles ou hostiles.

Ainsi quand les institutions ne favorisent pas l’émergence des talents ni des idées nouvelles, préférant maintenir le statu quo garantissant les zones de confort d’une certaines élites, le résultat qui en découle est  l’absence de progrès significatif qui décourage les initiatives individuelles en renforçant plutôt un immobilisme non productif.

En comparaison avec d’autres parties du monde où des exemples de rupture sont suffisamment éloquents, et où il est aisé d’identifier des points de départ où le doute individuel et la transgression soutenus par des institutions fortes ont conduit à des révolutions multiformes positives, on mesure le chemin qui reste à parcourir à l’Afrique  pourtant dotée d’immenses potentielles. On peut citer à titre d’exemple comparatif, la Révolution industrielle en Europe : Elle est née de l’audace d’individus qui ont défié les dogmes sociaux, technologiques et économiques de leur époque, mais surtout grâce à des institutions (banques, académies scientifiques, politiques publiques) qui ont structuré ces efforts. Plus près dans le temps, les révolutions technologiques et économiques modernes en Asie où des pays comme la Corée du Sud, le Vietnam, l’Indonésie, Singapour voire la Chine et même l’Inde ont utilisé des institutions fortes pour canaliser l’énergie des individus, soutenant les innovations, font référence. On pourrait aussi faire un clin d’œil à l’impact des mouvements sociaux mondiaux et se rendre compte de comment les mouvements féministes, environnementaux ou des droits civiques ont pu démontré la manière dont des structures organisées, même informelles au départ, ont pu transformer les doutes individuels en transformations sociétales durables. L’Afrique gagnerait à s’en inspirer pour comprendre comment sortir de cet immobilisme que l’éternel victimisation ne saurait justifier à mesure que l’on s’éloigne du passé colonial

Voici quelques suggestions de Pistes pour briser l’immobilisme en Afrique :

Pour que l’Afrique sorte enfin du berceau, il faut agir à deux niveaux : Susciter et renforcer le Courage individuel et bâtir des Structures institutionnelles solides et inclusives.

Inciter au courage individuel : Réformer les systèmes éducatifs pour valoriser la pensée critique et la créativité ; Offrir des plateformes pour exprimer des idées novatrices sans crainte de représailles, d’ostracisme et de persécution ; Valoriser les exemples d’individus qui ont douté ou transgressé avec succès, comme des entrepreneurs ou des figures sociales inspirantes.

Renforcer les institutions : Lutter Véritablement contre la corruption pour restaurer la confiance des citoyens ; Mettre en place des cadres législatifs favorisant l’innovation et la prise d’initiatives ; Créer des structures de soutien pour les projets individuels (incubateurs, fonds d’innovation, réseaux d’entrepreneurs, débarrassés de toute immixtion politique partisane et népotiste) ; Créer des ponts de verre entre individus et institutions pour promouvoir des partenariats public-privé en permettant aux idées individuelles de trouver un cadre opérationnel ; Renforcer la société civile pour qu’elle serve de médiateur objectif et neutre entre les citoyens et les institutions.

Pour terminer ma brève réflexion, je crois qu’il est absolument nécessaire qu’une réelle symbiose se construise entre tous les acteurs du développement  si tant est que le développement de l’Afrique représente un réel objectif et une priorité majeure pour ses dirigeants.

Le développement de Afrique, gros marché de bientôt un milliard et demi de consommateurs passifs, ne ferait pas loin s’en faut, que des heureux ! Pour de nombreux groupes d’intérêts, il ne faudrait surtout pas réveiller si tôt le bébé dans son berceau, cela, nous le savons aussi ! Ce serait bien naïf de croire le contraire. Aussi bien pour les fournisseurs de bien de consommations finis que pour les demandeurs de matières premières brutes, toute capacité de transformation endogène des ressources africaines constituerait un challenge supplémentaire à affronter. Il appartient donc aux Africains de comprendre cela aussi dans la définition rigoureuse de leurs stratégies futures.

Pour l’instant, ce développement est freiné par l’absence d’une dynamique entre l’individu et les institutions. Tandis que le courage individuel est trop souvent étouffé par des systèmes hostiles ou rigides, les institutions manquent de la vision et de la robustesse nécessaires pour transformer des initiatives en progrès collectif bénéfiques aux Populations.

Pour briser cet immobilisme, il faudra encourager les individus à douter et à transgresser, tout en réformant les structures pour les accueillir. Ce double mouvement, bien qu’ambitieux, n’est nullement impossible. Et il  pourrait contribuer  à permettre à l’Afrique de se doter l’élan nécessaire pour dépasser les défis qu’elle affronte et réinventer son propre avenir.

 Simplice Nicoué, 21/12/2024

 

2 commentaires sur « Doute – Transgression et Développement en Afrique »

  1. Je trouve l’article pertinent à certains égards, mais aussi souvent pessimiste.

    Je trouve que l’Afrique n’est pas pauvre, c’est le continent qui a lui seul, regorge le plus de ressources minières, gazeuses etc.

    Mais qui ne profofitent pas aux populations qui subissent les contrats léoniens des organismes multinationaux

    Je ne trouve pas aussi que les jeunes africains n’ont pas de talents, plusieurs d’entres eux ont du talent particulièrement dans le secteurs du numérique et le secteur scientifique, l’ Afrique subit une perte de cerveaux importante vers les pays développés

    Les jeunes ne sont plus aussi gangrénés dans les conséquences du colonialisme responsable de tous les maux, je pense qu’ils « ont coupé le cordon ombilical »

    leurs principaux Handicaps c’est qu’ils ne sont pas éduqués, pad formés et sont aux chômage, une grande responsabilité de nos dirigeants.

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    1. Merci pour ce commentaire pertinent. Vous exprimez exactement l’esprit de l’article. Les matières grises, comme les ressources minières et les autres matières premières sont là. Tout ce qui reste à faire, et cela incombe en effet aux dirigeants, c’est d’organiser le cadre adéquat pour mettre tout le monde au travail, chacun à la place de ses mérites ! Et c’est vrai, comme vous le dites, le handicap majeur réside dans la formation. Comment persuader les dirigeants de la priorité absolue d’un cadre de formation adapté au besoin de ce monde en mutation ! Cela mérite une grosse réflexion sérieuse et approfondie. Merci de votre réaction.

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